Pli fragile d’outreciel
OKAERINASAI
Je pensais en finir au Japon.
C'était aussi simple que ça, mise à part cette fantaisie romanesque d'aller se tuer à l'autre bout du monde, dans un rêve que j'avais longtemps fait et qui avait pourtant réussi à crever l'écran. Faute d'avoir réussi à écrire une fiction ces cinq dernières années, je pensais pouvoir imaginer un script taillé pour son acteur. Si loin de son port d'attache, je pensais que la violence du geste serait d'une façon ou d'une autre amoindrie, par la distance, l'irréalisme de commettre un tel crime au milieu d'un endroit tant loué où précisément il se sentait en paix. Je n'avais pas pris de retour et je savais bien pourquoi. Je pensais déjà à rembourser les logements successifs retenus l'air de rien et présenter à leurs propriétaires mes excuses confuses pour ces facéties de dernière minute. Depuis 2016, je ne m'étais jamais senti aussi mal. Ma docteure était injoignable et je restais muet face à mon psy pour une broutille que nous n'avions pas réglé. Main invisible serrée sur la gorge, ma dépression était revenue au galop me cogner tandis que du monde je n'en voyais que des flammes. Assis en leur centre mais une fois de plus lassé du spectacle, la porte de sortie rouge clignotait en face de moi et je me disais : « tiens bon, au moins jusqu'au Japon, et voyons, avisons ». Sorti de l'aéroport comme d'une apnée, le pied posé à Osaka mais pas encore au bout du voyage, je pénétrais le minuscule 7-Eleven du quai tenu par une vieille sans âge mais souriante. Ce sourire était-il de rigueur par les strictes règles d'accueil ordonnées par l'entreprise qui l'engageait encore à ses 70 balais, ou la société, ou était-ce un signe adressé à un de ses pairs bredouillant seulement deux mots de japonais qu'il était finalement arrivé à bon port ? Sur le riquiqui présentoir des boissons chaudes m'attendait mon thé au citron Kirin et comme le train quittait l'aéroport, je laissais derrière moi mes histoires françaises comme une mue dont on se défait une fois débarqué dans ce pays si éloigné du mien.
KUMAMOTO / KAGOSHIMA
Je suis une nouvelle fois au Japon, l'air de rien. Le premier voyage d'un peu plus de deux mois m'avait valu 31 ans d'attente, le second moins de trois mois. N'y avait-il qu'ici que je me sentisse bien ? Après cette pirouette à l'imparfait du subjonctif réalisé par un cascadeur qui tremblait des genoux, de l'aéroport d'Osaka, je saute dans un premier Limited Express (train qui s'arrête seulement aux stations importantes) direction la gare de shinkansen (train ultra rapide qui fait la fierté du pays, leur TGV à eux) la plus proche et j'embarque pour la première fois dans ce genre de canard blanchâtre allongé qui file et fend prodigieusement le pays nippon mais qui à ma grande surprise ne propose pas le confort attendu d'un billet à ce prix (environ 130€) et d'un engin d'apparence aussi futuriste (même s'il a été introduit en 1964 ! pour la ligne Tokyo-Osaka, il nous faudra 20 années de patience pour avoir notre TGV à nous).
Le Japon est constitué de quatre régions principales : le Honshu est sa partie centrale et on y retrouve les principales villes du pays (Tokyo, Osaka, Hiroshima, Nagoya, Yokohama etc) ; à son nord se trouve la partie septentrionale du pays avec l'île d'Hokkaido (Sapporo est sa plus grande ville) connue pour la rudesse de ses hivers et ses neiges abondantes ; au sud une petite île de Shikoku (Takamatsu, Matsuyama) fait figure de région la plus rurale et sauvage et quant à sa grande voisine du sud-ouest, Kyushu (villes principales : Fukuoka, Nagasaki, Kumamoto, Kagoshima), elle fait sa réputation grâce à sa végétation en partie tropicale et la multitude de volcans et sources chaudes qui la constellent. C'est là que je me dirige, pour réparer l'impair causé par une certaine clavicule cassée à quelques semaines de mon premier rendez-vous japonais. La région de Kyushu, à la pointe méridionale du pays, n'est pas la plus touristique et ne se retrouve pas sur les circuits « officiels » (ou du moins tous ceux que les influenceurs recommandent), c'est donc pour moi une cible de choix, ayant toujours eu à cœur de faire bande à part de mes congénères et creuser un peu plus de ce que peut être l'essence d'un pays.
Quand j'arrive en fin de journée à Kumamoto, après 15h de vol+transit glauque à Shanghai, 1h30 de train de banlieue puis 3h30 de shinkansen, il me reste une quarantaine de minutes à marcher jusqu'à mon logement, mais ça me fera le plus grand bien après avoir passé cette dernière journée assis à voir le monde défiler à ma fenêtre. Première chose : il fait un froid de canard. J'avais quitté le nord de la France en y laissant parka et nécessaire de survie basses températures sur place et il faisait un vent cinglant et à peine 4 ou 5 degrés, bordel de merde, j'étais verni !
Le soleil se couchait que six heures venaient à peine de sonner, je reconnaissais là l'hiver, le vrai, celui que j'avais connu toute ma vie. Je pénétrais le petit appartement loué pour 4 nuits qui ressemblait tellement à un autre que j'avais habité à Nippori (quartier de Tokyo), et sortis précipitamment me familiariser avec les environs tout en me faisant la promesse solennelle de ne pas m'pieuter sans un bon katsu curry (escalope de porc panée sur riz avec sauce curry japonais) dans le bide. Ma première mission fut cependant de me dénicher une tasse à thé dans cette chaine de magasins de seconde main qui est devenue mon nid. Les objectifs furent rapidement remplis sans encombre.
À Kumamoto, j'ai visité le château, toujours en restauration depuis le séisme de 2016 qui a pratiquement tout foutu par terre. J'ai parcouru la ville dans tous les sens, fait connaissance avec la mascotte locale, l'ours Kumamon, créée pour l'arrivée du shinkansen à Kyushu en 2010 et qui est de loin la plus populaire des mascottes de ville du pays. J'ai admiré le Suizenji, un jardin zen à l'entretien impeccable puis remangé de l'omurice (riz sauté au ketchup recouvert d'une fine omelette) avant de découvrir avec horreur qu'elle était en partie garnie de moules et de crevettes.
Plus loin, Kagoshima, à la pointe sud de Kyushu, fait face au Sakurajima, un volcan toujours actif et fumant laissant peser sur la ville une menace bien réelle. Si elle est un peu plus petite que la première, compte moins de 600 000 habitants, Kagoshima me parait visuellement assez semblable à Kumamoto et de manière plus générale, les villes japonaises me semblent toutes un peu similaires en terme d'architecture ou de conception, mais détail que relève mon père, peut-être du fait de leurs destructions simultanées pendant la seconde guerre. À creuser. Je ne reste que deux nuits dans une pension tenue par un papy hyper arrangeant sur les horaires d'accueil et dont le confort des deux futons superposés me restera en mémoire. Un de ces soirs, j'entre pour la première fois dans un yakiniku, un type de restaurant très apprécié des japonais, où chacun possède son petit grill et où on commande de fins et savoureux morceaux de bœuf qui viennent fondre sur votre langue quand vous estimez qu'ils y sont prêts. J'ai également fait la traversée de trente minutes en bateau jusqu'à l'île du volcan, marché sous le soleil jusqu'à son point d'observation le plus haut (rien de folichon) alors que les cars qui m'avaient doublé quelques minutes plus tôt rembarquaient déjà leurs touristes. Cerise sur le gâteau, après tous ces kilomètres, je vois à deux pas de l'embarcadère une zone avec des bains de pied, alors fin de journée, je veux aussi profiter de l'eau chaude des sources du volcan qui m'a fait crapahuter toute l'aprem, et jme penche pour retrousser mon pantalon, plouf, qu'est-ce qui tombe dans la flotte ? mon compact argentique, le général Yashica T3, mon second japonais, fidèle au poste depuis les opérations de Palerme, novembre 2022, quinze balles chez un brocanteur de seconde zone, qui pendant que je revois le film de nos souvenirs et voyages communs glougloute au fond de l'eau. Vous ne savez donc pas nager bleusaille ? Trois secondes de baignade passent puis le petit recrache sur la berge les litres de flotte qu'il vient d'ingurgiter et rassemblant ses dernières forces, il rembobine le film, son testament, avant de tirer sa révérence et ne plus jamais s'allumer. Je suis comme deux ronds de flan face à ce qu'il vient de se passer et je repense à mon précédent voyage au Japon, pas si lointain tout de même, où mes pellicules passées à l'aller dans le scanner de Roissy se sont purement et simplement désagrégées, et avec elles, toutes les futures photos que j'espérais pouvoir y poser. Autant vous dire qu'embarqué le lendemain pour une nouvelle destination, je ruminais une nouvelle fois cette idée qui fait depuis trop longtemps son chemin en moi : quand vais-je enfin abandonner la photographie par pitié ?
ON VOLE MAIS POUR C'EST POUR DONNER
Cette citation du photographe de Sherwood Henri Cartier-Bresson parle de l’ambiguïté de la photographie, de cette position de grand écart, d'équilibre difficile que réalise l'homme à la caméra vis-à-vis de ses sujets, de ses pairs qu'il finit par exposer. Il y a derrière la démarche photographique tout un questionnement qui se met en place dès lors qu'on commence à capturer des instants fugaces de la vie d'autrui. Notre légitimité est mise à l'épreuve au moment où l'individu devant l'objectif dévoile une de ses facettes, de ses habitudes, son intimité, son physique, ses imperfections, ou tout au contraire ses qualités et qu'on va lui faire face dans un instant. Sans évoquer pour le moment l'exposition de la photographie encore chaude, face à la réalité dans laquelle nous évoluons appareil au poing, découpons tels aspects pour en dresser le portrait qu'il nous plait de montrer, il arrive souvent de se remettre en question sur notre droit ou non à mettre la lumière sur certaines choses, certains faits, certaines personnes, suivant un certain contexte. J'en veux pour exemple, puisque ce dernier me revient en mémoire à l'heure où j'écris ces quelques mots, une jeune fille en pleurs sur un trottoir de la place de la République à Lille. Rien de choquant ou dégradant, des pleurs abondants, non dissimulés, du fond du cœur, et soudain une forme de beauté poignante au milieu de cette ville indifférente à la souffrance débordante de cette personne. Je passais devant, à quelques mètres, et frappé par cette situation je m'arrêtais. Devais-je déranger ce moment en intervenant par la photographie ? Ça ne prendrait qu'un millième de seconde et sans doute repartirais-je comme j'étais venu, peut-être même sans me faire remarquer, mais qui étais-je pour profiter de sa faiblesse affichée ? À quelle fin ? Pourquoi ajouter cette carte postale à la collection que j'établissais ? Quel sens personnel y donnais-je ? Où mon ego se féliciterait-il du potentiel tort créé à une personne qui n'avait rien demandé à personne et cédait juste à un trop-plein de douleur ? Une pratique artistique doit s’alimenter d’une démarche réflexive : pourquoi est-ce que je prends des photographies ? pourquoi ces photographies ?
Je pense à toutes ces questions tandis que je me promène en octobre dernier sur les rives du lac Ippeki, à proximité d'Ito. À l'époque, un titre me vient rapidement en tête « le vol comme objectif {ou projet} photographique » et j'imaginais développer dans cet écrit le parallèle entre mes « carrières » de voleur et celle de photographe qui se chevauchent. Car je suis un voleur. Pas seulement en photographie. Depuis longtemps déjà mais de moins en moins avec le temps qui passe. Les raisons de cette tendance ou habitude sont à la fois variées et profondes. Je ne vibre pas seulement sous l'adrénaline qui me souffle que je joue au plus malin en me déjouant des interdits et ses complices. La photographie, quant à elle, encadre le larcin dans une quête plus louable de par son but comme l'évoque la citation sus-mentionnée. Celui-ci n'est pas tant l'enrichissement personnel et le profit, qu'une forme d'héritage, de passation d'un relais éclairant sur la réalité du monde, une vision d'artiste et de citoyen engagé. Bien sûr, je ne me leurre pas dans le fait que cette vision travaille à la réalisation d'une œuvre, micro entreprise sur laquelle capitaliser, qui est l'activité souvent unique de son praticien et qui doit donc trouver si pas une rentabilité financière, une rétribution flatteuse pour la gloire de son créateur. Il n'empêche que certaines images survivent de loin aux noms des témoins de leur temps qui se sont frayés un chemin jusqu'à elles, et qu'elles ont parfois eu un impact majeur, positif sur les sociétés, les populations, leur appréhension de la barbarie ou leur compréhension d'autrui, de l'ailleurs, tout en gardant un aspect documentaire historique pour les générations futures.
C'est cela que propose la photographie. Ce petit paquetage prêt à être emporté, cette explication raisonnée clé en main à qui veut bien l'entendre, ou que vous pouvez ressortir lors de vos moments de doute au coin du feu. Invoquer les illustres prédécesseurs qui ont marqué la discipline et leur importance capitale vous rassurera sur vos agissements maladroits et votre comportement irrespectueux. Un tort n'est-il pas excusé s'il crée par la suite du bien ? Quelle œuvre vais-je moi-même édifier ? Qui regardera encore ces images dans cent ou deux cent ans ?
Je me suis posé toutes ces questions alors que la photographie ne m'intéresse plus, du moins peut-être, celle que je connaissais. Après mes années de pratique, j'ai toujours l’œil « aguerri », prompt à repérer un cadrage, une interaction qui sort de l'ordinaire, une silhouette qui se marie à l'environnement dans une forme d'art innocent, je garde toujours ce réflexe, mais je n'ai plus du tout cette envie de me confronter aux gens, d'exercer une pression sur eux via l'appareil photographique, une violence même quand leur consentement s'évanouit face à une rapidité d'exécution acquise avec l'expérience du terrain. En lui-même, l'appareil photographique m'apparaît comme lourd, contraignant, froid et embarrassant. Il génère lui aussi un lot de frustrations, notamment liées à la technique, à son grand nombre de paramètres qui influent sur le résultat final (notamment quand on fait de l'argentique, depuis la prise de vue aux chimies), qui me rebutent aujourd'hui. Je suis fatigué de ces déceptions en vérité mais je ne peux m'empêcher de remarquer que le vol disparaît aussi de ma vie à mesure que la photographie s'en retire. Je ne puis dire si cela fait de moi quelqu'un de mieux, plus intègre ou respectable. Lorsque je repense à toutes ces photographies que j'ai prises qui dans l'absolu ne me semblent d'aucun intérêt et dont les négatifs pourraient brûler au milieu du jardin dans la journée sans que ça ne m'émeuve, en réalité je me rappelle avec douceur tous les voyages que j'ai réalisés et pour lesquels la photographie était un formidable moteur, toutes les histoires, de même que celles de mes vols, qu'elle a générées, et alors, si je ne m’assois pas à ma table, au clavier de mon Mac, je me raconte, comme je l'ai toujours fait, avec des mots d'amour ce qui est arrivé. Ces images m'importent moins que ce qu'elles ont créé comme liens. Et je ne regrette pas ces vols car je finirai un jour ou l'autre par tout redonner.
Vivent les braises, s'envole la poussière du feu.
NANGO / MIYAZAKI
J'arrive à Nango pour un mois. Petite ville étendue d'environ 10 000 habitants, mon logement se situe à une minute de la gare et consiste en une maison ancienne mode de plain pied. Son loyer m'a coûté 330€. C'est d'ailleurs ce prix attractif qui m'a décidé à regarder celui des billets pour venir jusqu'ici au moment où l'avenir à Lille me semblait intégralement bouché.
Une chose dont je me suis rapidement rendu compte et que je n'avais pas encore rencontré au Japon, c'est les limites de son réseau de transports. À Nango, vous touchez au bout du bout du Japon rural. D'un côté un port, de l'autre les monts, entre deux des rizières, rien de plus si ce n'est des panneaux solaires à plus savoir qu'en faire. Une ligne de train descend jusqu'ici mais c'est l'unique moyen d'en sortir pour qui, comme moi, aime un peu voyager et n'a pas d'autre moyen de locomotion ni de permis. Et encore, il passe moins de sept fois par jour le train, donc calculez bien vos coups ! Et de fait, toute visite à un autre point de la carte, en dehors des environs de Nango et Nichinan (la petite ville à 10km au nord, mais vraiment rien à y faire), passera par un arrêt obligatoire en gare de Miyazaki (la grosse ville de notre département, ville de quasiment 400 000 habitants), déjà située à 1h30 de train de Nango ! Pour compliquer l'affaire, si pas mal de choses sont très bon marché au Japon, le train n'est pas gratuit et il faut compter un peu plus de 8€ pour rejoindre Miyazaki.
Heureusement, la région est agréable. Si les températures ont plongé peu après mon arrivée jusque des 3 ou 4 degrés la nuit, elles atteignent en ces derniers jours 24 ou 25 et préfigurent ce que peut être le printemps ici à Kyushu. La maison, comme toutes celles que j'ai connues ici, souffre d'une isolation presque inexistante. Simple vitrage de rigueur, seuls les fusama (larges panneaux recouverts d'une fine couche de papier washi) font écran avec le soleil ou le froid extérieur tandis que les tatami au sol se chargent de réguler l'humidité de la pièce et la température au sol. Unique source de chaleur, le climatiseur se trouve dans la pièce où je dors et qui me sert également de pièce de vie où je déjeune et passe le plus clair de mon temps. À l'arrière de la maison, cuisine (dont les seuls équipements sont un frigo et un micro-onde), salle d'eau, toilettes, sas d'entrée sont condamnées au froid et à l'humidité. C'est donc sur mes trois futons superposés, sous trois couvertures, que j'ai dormi très tranquillement. J'y découvre une nouvelle manie nippone que d'étendre sur votre drap de matelas une épaisse couverture polaire sur laquelle vous coucherez pour avoir bien chaud au corps. À cinquante mètres de la maison se trouvait un petit supermarché bien achalandé, comme à leur habitude, de préparations culinaires quotidiennes. Il y avait également pas mal de fruits locaux et notamment des agrumes (je me suis réconcilié avec le kumquat de cette façon, de même que chaque matin je m'enfilais une variété de mi-orange mi-clémentine bien juteuse). Mais ma vie a prit un tournant quand de visite à Nichinan (à presque deux heures de marche de là, j'ai fait l'aller pour découvrir un autre chemin que celui qu'empruntaient les rails), je finis par tomber au milieu d'un parc sur un VTT, était-il abandonné ? je ne sais, en tout cas il était en piteux état (bon comme la majorité des biclous du pays on va pas se le cacher, les japonais me font l'impression qu'au moindre problème technique il laisse l'engin croupir en fond de cours pour défaillance et trahison), pneus quasi à plat, sans freins, tige de selle bloquée, et plusieurs vitesses à oublier. Je rentre donc sur mon nouveau destrier en pétant dans mon froc à la moindre descente, me revois avec une nouvelle clavicule en berne au premier virage, puis la paire au second, quand enfin, le long de la côte sud de Nichinan, j'appréhende une (nouvelle) maison abandonnée. En fait, en voyant son garage grand ouvert et la végétation qui l'ensevelissait, je me suis tout d'abord dit que j'allais y trouver des outils pour débloquer ma tige de selle, et bingo ! non seulement j'arrive à faire sauter l'ancien serrage mais à le remplacer par son ancêtre primitif, j'ai nommé la seule vis que j'ai pu trouver dans la boite à outils et un écrou qui s'enroulait autour miraculeusement. Alors je ne m'arrête pas sur ce succès puisqu'en faisant le tour de la maison, je remarque que la large fenêtre de derrière n'est pas verrouillée, j'entre subrepticement dans la pénombre, avise un calendrier déchiré à l'année 2020 et je découvre cet intérieur sens dessus-dessous intouché depuis des années. C'est une guitare sur le dos que je repartirai une heure plus tard. Dans une housse abandonnée aux mites, casée au dessus d'une armoire où l'humidité attaquait et piquait les mécaniques, j'extrais une guitare folk des années 70. Une Morris, rien de fabuleux, loin d'être un trésor inestimable, quelques milliers de yen sur le marché local (entre 40 et 100€, plutôt 400 en Europe et aux USA), mais un bel objet, du bon ouvrage (en matière de lutherie ils s'y entendent les japonais), qui une fois passé sous un coup de propre, attifé d'un nouveau jeu de cordes, sonne et vibre à nouveau comme dans ses jeunes années. Voilà ce que j'aime dans ces moments, à l'instar de la petite théière dégotée dans une akiya (maison abandonnée, je vous renvoie au chapitre consacré dans l'épisode précédent) d'Ogi en octobre dernier, plutôt que de disparaître lentement dans l'oubli, ces objets connaissent une nouvelle vie et cette guitare de plus de 50 piges échappe à une lente agonie dans l'ombre.
Je me permets juste un petit ajout concernant mes mots sur les maisons abandonnées qui ont dépassé l'année dernière le nombre ahurissant de huit millions dans l'archipel et sont une réalité pour qui s'aventure un peu dans l'arrière pays. J'avais évoqué le vieillissement de la population, le manque de descendance, l'exode rural, je me dois de mentionner également que ces maisons pour la plupart anciennes sont bâties selon des techniques traditionnelles et faites bien souvent à haute teneur de bois, que le bois c'est très bien, solide, durable, écoresponsable, mais ça demande un entretien particulier. Jusqu'à aujourd'hui, je n'avais pas réalisé qu'étant dans une zone au climat presque tropicale, très humide, avec de violentes pluies, en plus des séismes et des tsunamis qui sont une autre réalité de la vie sur cette partie du Japon (bon, j'en ai toujours pas vécu mais quand ça arrive, c'est péril en la demeure), la réfaction et les frais d'entretien de ces maisons sont des sortes de gouffres financiers. Ainsi, une partie de ces cabanes pourrissent également parce qu'elles coûteraient trop cher à rénover.
Autre point concernant les tsunamis, c'est que des panneaux de refuges d'urgence sont disséminés un peu partout sur la côte, elle-même constellée de digues colossales en béton armé,vous rappelant la proximité de ces événements bien réels ici. Durant mon séjour, il n'a pas été rare d'entendre des sirènes retentir dans tout le village, aussi, je ressentais un certain malaise à l'idée qu'il ne s'agissait pas d'un exercice (comme celui chez nous des pompiers le le premier mercredi midi de chaque mois) et qu'il faille tout abandonner derrière moi et monter sur mon biclou pour m'échapper à l'intérieur des terres. Quelle serait la suite en cas de survie ? je n'en avais pas la moindre foutue idée, mon cerveau se perdait en conjectures post-apocalyptiques dans lesquelles il n'y avait aucune place pour un frêle gameur incapable.
Toujours est-il que grâce à ce petit vélo (que je me suis promis de remettre où je l'ai trouvé avant de repartir) je peux désormais librement circuler autour de Nango. Tantôt je visite la petite ville d'Obi contiguë à Nichinan mais qui a un charme irresistible de vieille ville nippone, tout de bois et de pierre, avec des petits fossés qui roucoulent de leur eau aux pieds des propriétés, des ruines d'un château où vous entendriez encore le choc des sabres et les flèches filer, et un joli bras de rivière qu'on peut suivre ; tantôt je pousse ma bête dans ses retranchements en allant au temple Udo, à 25km au nord de Nango. Logé dans une grotte à flanc de falaise, son animal totem est le lapin et il attire les touristes de toute la région pour sa vue et sa particularité géologique. Et enfin, côté sud, je pousse jusque l'île de Kojima, célèbre repère simiesque que moult études consacrent, mais où malheureusement aucun moyen de rallier l'île ne se présente, elle qui est pourtant juste en face, à quelques brasses, la navette était (pour le moment) fermée. Seul regret de mon séjour à Nango, c'est le Cap Toi qui m'échappe. Célèbre pour ses chevaux sauvages et son phare, la pointe sud de ma côte de Kyushu se situe à encore une quinzaine de bornes de l'île de Kojima, soit a minima 70km aller-retour de mon trou, ce qui pour un vélo que je peine à rouler (trop petit, pas taillé pour avaler de la route) était sans doute un peu trop ambitieux.
Côté nord, j'ai fait quelques voyages jusque Miyazaki de temps à autre pour chercher deux trois bricoles (une valise – déjà pleine à craquer bon dieu de bois – et un étui pour la guitare notamment) tout en profitant des plaisirs citadins. Ayant grandi un pied à la ville et l'autre dans la cambrousse, je ne me lasse ni de l'une ni de l'autre et la facilité de jongler de l'un à l'autre me semble importante dans ma vie. Plus au nord encore, j'ai poussé jusque Hyuga, une ville moyenne où j'ai marché sous le cagnard pour aller voir d'importantes falaises et la ribambelle de pêcheurs qui s'y amassaient.
SHORTCUTS
Je suis sur le quai. À Nango. À une minute la maison. Et pour la deuxième fois – mais cette fois-ci c'est une dame – un vieux m'accoste, en anglais. Le premier était un prof retraité ,d'anglais justement, il s'appelait Koshi et habitait la banlieue d'Osaka. Son anglais me paraissait tellement mauvais qu'un instant je ne pouvais pas croire qu'il enseignait encore. Il avait eu la chance d'étudier à Boulder, Colorado, mais la langue était très dure pour lui comme je conçois que le japonais, pour nous autres occidentaux, c'est mission impossible. Il était venu dans le coin de Nango pour faire du vélo et se trimballait ce dernier dans une housse peu commode à transporter à son âge. Il a fait mine de me demander où était la porte de la rame et naturellement nous avons discuté jusqu'à ce que le train le dépose à son arrêt, un peu avant Miyazaki où je descendais. On a parlé de moi. On a parlé de ses filles, qui ont mon âge. De ses petits enfants à qui il va ensuite rendre visite, par surprise, pas loin de Kurume. C'est de l'autre côté du Kyushu, mais il a sa voiture dans laquelle il a installé son futon. J'aimerais bien que mon grand-père me rende visite. Mais ce n'est plus possible, hélas. Alors je lui dis que c'est une super idée. Et que sa fille, qui vit seule, qui est prof comme lui, et qui a souffert pendant plusieurs années de mutisme pour des raisons qui lui échappent, mériterait aussi sa visite, de parler, de ça ou d'autres choses. Montrez-leur qu'ils sont uniques, et que vous les aimez pour ce qu'ils sont. Que vous n'êtes pas indifférent à leur devenir et que vous pensez à eux, qu'ils ne sont pas seuls face à leurs doutes. La vie ne dure pas. Même si vous vous réincarnez en des formes qui me dépassent. Cette vie ne durera pas. Koshi était impressionné et visiblement touché par cette invitation. Il m'a dit que je parlais comme une vieille personne et sur le quai, il a attendu le départ de la voiture pour me saluer plusieurs fois, en s'inclinant respectueusement, gestes auxquels j'ai bien entendu répondu par des plongeons similaires. C'était mon premier contact en presque un mois avec un japonais. Et puis Kimie, hier, au même exact point sur le quai. Retraitée vivant depuis 30 ans à Reading, en banlieue londonienne, venue à Nango pour régler les « détails » du décès de sa mère. Je finis par retrouver la formule anglaise « sorry for your loss ». Ses sœurs avec qui elle ne s'entend pas bien sont toujours là, mais elle, non, elle adore son pays, mais plutôt quand elle y voyage désormais. Elle se rend à Tokyo pour finir, voir quelques ami.es avant de retrouver Londres. Elle me conseille de manger de la bonite (flocon de poisson séché) typiquement d'ici et déplore que je n'aime pas tout ce qui sort de l'eau. Comme je dis toujours : « ça en fera plus pour ceux qui aiment ». Elle me conseille alors le bœuf de Miyazaki et me confie que celui de Kobe, le si prestigieux et coûteux bœuf de Kobe, n'est qu'en réalité la plupart du temps, un animal d'ici qui a (à l'abri des regards) voyagé. Elle me conseille de m'arrêter à Aoshima faire une ballade autour de son île accessible à pieds, et à Hyuga si je veux trouver des coins idéals pour surfer ou habiter. Je prends note car mon programme pour les jours à venir est resté libre. C'est toujours une bonne chose. Dans ce train Local (ce type de train stoppe à tous les arrêts de la ligne) inhabituellement bondé par des touristes (en partie américains du fait qu'un énorme bateau de croisière a fait escale à Abaratsu), un jeune américain d'Oregon et une française de Brest finissent par s'asseoir à côté de nous avant de descendre à Tayoshi où se trouve l'aéroport local, et nous discutons ainsi tous les quatre. Arrivés à Minami-Miyazaki, je m'occupe de la valise de Kimie qui me remercie chaleureusement. Le trajet d'une heure et demie a filé et je me suis senti un peu idiot de ne pas avoir eu plus de temps pour discuter avec cette fille de Brest, mais c'est la vie, et une chose qui ne peut pas attendre, ce sont les bonnes affaires et un mazesoba, un peu plus loin sur ma route.
SHORTCUTS II
Le train m'emporte une fois de plus de Nango. À son bord, je retrouve les mêmes collégiens ou lycéens sur l'horaire matinal, ou des seniors si c'est celui de 10h30. On longe plusieurs rivières, très larges, comme partout dans le pays, et je finis par remarquer le nombre important d'infrastructures pour le contrôle des eaux, ici au Japon. Je pense à la fragilité du pays, exposé aux catastrophes naturelles comme peu d'autres (séismes, tsunamis) et qui fait partie intégrante de l'éducation de chaque japonais ; de sa culture préservée au détriment d'influences étrangères, ce qui fait son charme bien sûr, mais qui me pose des questions évidentes en termes d'échanges, d'installation éventuelle dans un pays qui ne voit pas d'un si bon œil l'arrivée des étrangers sur son sol ; je pense à toutes les fragiles beautés qu'ont généré ces générations successives, l'art de vivre, la cuisine, l'architecture, et qui sont menacés de très sérieusement disparaître, ou bien sous les flots, ou bien par l'extinction du peuple japonais face à une crise démographique sans précédent (une université locale a établi par statistique que le dernier japonais verrait le jour à ce rythme autour de l'an 2700). Un japonais sur trois a plus de 60 ans. Je pense à ce que me renvoie la société nippone comme image, notamment vis à vis des contacts humains, des rencontres, de combien il est difficile de déranger quelqu'un et de nouer un tant soit peu du lien, parce qu'il y a une foultitude de codes, de politesses, de bienséance, que le groupe est au-dessus de l'individu et qu'il ne faut pas en frayer ; et je pense à tous les marginaux, les laissés-pour-compte, les malheureux et suicidés que cela crée mais qui se cachent dans ce pays comme s'ils en étaient la honte ultime. Mais je pense à tout cela en gardant comme référentiel la France, mon référentiel, ma base de données culturelles. Et une idée a creusé son chemin dans ma tête à force de lire de ci de là des actualités de l'un et l'autre pays. Il y a au Japon une conscience du péril en cours et une volonté de réussir tous ensemble à surmonter les dangers, de créer une meilleure société, pour tous, plus simple mais pas simpliste pour autant, facile à vivre, progressiste à l'envers du conservatisme affiché et revendiqué du parti au pouvoir. Il y a un idéal collectif. Une vision sociale et collectiviste que nous n'avons plus eu en France depuis... oh je ne suis même pas sûr de l'avoir connue moi-même. Et mon pays... mon pays se meurt lui aussi. Je suffoque à l'idée d'avoir un jour cru que les frontons de nos mairies servaient de repères cardinaux en tout temps à notre république et ses politiques. Des fables, des histoires à endormir les mioches. Derrière son titre exemplaire dont il ne peut plus tant se gargariser de « pays des droits de l'Homme », la réalité m'apparaît honteuse, plus encore que dans d'autres pays qui cèdent aux sirènes fascistes, au repli, à la chasse aux boucs émissaires. Je souffre parce que je connais tant de personnes qui me ressemblent d'un trait ou l'autre et qui ne réclament pas plus qu'une vie faite de dignité et de respect, d'égalité de traitement, de liberté de devenir. Je souffre parce que j'ai cru à un tel projet et que mon pays qui avait un sol si fertile à créer un tel jardin soit aujourd'hui vampirisé et gangréné par des charognes qui ne pensent qu'au profit de l'entreprise et de ses actifs et à la victoire écrasante d'une poignée sur la masse. Alors je suis parti. Et je suis dans un train où le paysage défile, des montagnes au relief stupide, comme dessinées par un môme, des rivières peu profondes, des grues et des herbes folles qui s'envolent à notre passage, et je fais semblant de dormir pour ne pas voir ce qui se profile. Je pense toujours aux pires. Je suis dans un train qui s'enfuit.
MAGIE BLEUE
Je suis en admiration constante devant les gestes précis et inlassablement répétés du conducteur du train. Ils sont lents mais savent à quel moment exact s'arrêter puis reprendre leur partition. Ils sont ceux d'un magicien qui reproduit à chaque quai la ritournelle de son numéro dont lui seul connait les secrets et les significations profondes. Une main salue et batifole tandis que d'un regard vide il scrute la glace tournée sur son dos, puis une autre, puis une autre. Je regarde ce spectacle insensible au nom des stations qui défilent et je suis pris d'une franche admiration pour l'homme derrière l'artiste qui ne pensent pas mais reproduit les mêmes gestes pour des raisons que j'ignore mais que lui doit pouvoir expliquer d'une manière ou d'une autre, sinon, au deuxième jour, il aurait simplifié et réécrit son rôle, de sorte à en faire le moins possible, ou le strict minimum, ou alors ne serait-ce que moi ? Je me mets à penser ainsi : peut-être parce que je suis français, je me suis trop libéré, soustrait, à certaines règles. Je pense à nos voisins allemands pour qui le passage-piéton est sacré, mais toujours moins que la couleur du feu qui en ouvre ou non l'accès et qui vous tireront l'oreille si vous enfreignez leur règle aussi solidement établie que si elle était le socle de l'équilibre de leur société. Au Japon, c'est un peu la même musique, et pour reprendre l'épisode du passage-piéton, vous pouvez vous retrouver dans une rue déserte de chez déserte, il y a vraiment peu de chance pour que vous tombiez sur le marginal du coin qui décide de traverser quand c'est rouge, ou pire, en dehors des clous. Mais il y a des choses comme ça auxquelles je ne résiste pas. Pas par anticonformisme, ni par éducation, mais une forme d'habitude corrélée à une raisonnement pragmatique. Il n'y a pas de danger à l'horizon de se faire écraser → je peux donc traverser en toute sécurité et ne pas attendre qu'un signal arbitraire ne tenant aucun compte de la réalité ne me l'accorde. Hier encore, je traversais ainsi, sauvagement, la place de la gare de Miyazaki tandis que le trafic avait disparu et que la foule attendait dans un silence mêlé d'anxiété que le bonhomme vert apparaisse, car enfin tout de même, s'il est présentement rouge, la marche du monde doit finir par le faire passer au vert n'est-ce pas ? Et que se passerait-il si ça n'était pas le cas ? Est-ce que ces gens resteraient religieusement là à attendre le miracle ? Est-ce qu'on viendrait les sortir de là par hélitreuillage ? Ou mourraient-ils tous de vieillesse sans penser à traverser de l'autre côté du carrefour ni à céder à ma pulsion infamante que de tracer sa route en évitant les obstacles ? Le train vient d'abandonner ses derniers passagers sur le quai de Nango et il est vide à présent. Je remarque dans la nuit l'ombre du conducteur qui s'acharne à diriger son orchestre mécanique vers des stations fantomatiques. Les mêmes gestes précis. Pour qui roulent-ils ?
MAGIE BLANCHE
En fin d'année 1987, Hironobu Sakaguchi réalise avec son équipe le premier volet d'une des sagas phare du jeu-vidéo : Final Fantasy. C'est un jeu où vous dirigez une petite équipe de personnages vivant dans un monde médiéval-fantastique, suivez une intrigue et combattez monstres et titans sur fonds de trahison et régime au pouvoir. Au fil des épisodes, le système de jeu se complexifie, les histoires s'enrichissent et de nouveaux personnages jouables apparaissent dont le mage rouge qui manie épée et éléments venant compléter un mage noir traditionnellement faible face aux dégâts physiques mais surpuissant quant aux sorts de feu, glace et foudre, et enfin le mage bleu qui copie les pouvoirs de créatures pour les retourner contre vos ennemis. Reste une classe qui date du tout premier opus et continue de tamponner les copies de chaque Final Fantasy : celui qui apprendra la magie blanche sera celui qui soigne, purifie ses équipiers.
Pourquoi cette parenthèse ? Il me semble que le Japon incarne ma magie blanche.
Je suis arrivé ici avec un déséquilibre grave entre ce que je considère être les deux pôles qui régissent ma vie : la volonté de vivre et le désir de mourir. Je ne cherche pas à dramatiser cet état de fait ou à le romancer, ce sont des choses que je vis au plus profond de moi et qui font que certains jours j'étouffe, que je ne veuille pas voir une silhouette humaine se profiler à l'horizon, car je supporte douloureusement cette existence promise et présente dans cette peau, cette identité dégoutantes qui sont miennes. Je parlais pour conclure mon introduction de mue qu'on laisse derrière soi à son arrivée ici mais mes dernières années de vie ont tendu à me montrer que je n'étais pas enfermé dans une vie toute tracée, en France, à Lille, en CDI, à boire un pot avec les copains en terrasse le vendredi soir pour fêter l'arrivée du weekend. Pas plus que quelques éléments de cette situation pouvaient être inter-changés avec d'autres histoire de m'offrir sur quelques paramètres plus ou moins de latitude, de solitude, d'anonymat ou de distance. Je pouvais m'installer en Corse ou à Palerme, œuvrer pour une collectivité, redevenir bénévole pour Oxfam, continuer les saisons dans l'hôtellerie, acheter un bateau, bref, il me restait un éventail des possibles. C'est seulement en franchissant d'autres frontières, en m'installant pendant plusieurs semaines à divers endroits, que je me suis rendu compte qu'il était encore possible de tout balayer et presque recommencer à écrire sa vie. C'était toujours possible. Et entrer au Japon, c'est redevenir un primate, un bébé : vous ne savez plus lire, plus parler pour être compris, vous bafouillez des onomatopées en étant réduit à les mimer. Je me souviens de mes premières impressions lorsque je suis descendu dans le train tokyoïte qui traversait la capitale, les publicités, les annonces en gare, tout vous semble incompréhensible, étranger, ahurissant. Deviner à son fronton et sa signalétique la spécialité d'un magasin est un coup de poker. Même le comportement des gens, les regards, vous devez tout réapprendre, et ça, je ne l'avais encore jamais vu, vécu, parce que même si j'étais allé au Mexique ou en Arménie, il y avait des sphères d'influence communes. Ici, non, ou alors de très récentes concernant les mangas, les jeux-vidéos, la mode, à la rigueur. Et puis il y a la question du regard de l'étranger que j'avais déjà expérimenté au Maroc en 2020. Eh bien oui, j'étais appréhendé comme un blanc, comme un étranger, ce que j'étais. C'était la première fois que je comprenais ce que ressentait une personne racisée, ou sans cesse ramenée à son origine, sa différence, dans mon pays. Et c'est quelque chose que j'avais dû faire des dizaines de fois avec telle ou telle personne, maladroitement, sans me soucier un seul instant du fait que ça fatigue, que c'est ennuyeux de ne pas être considéré comme un égal, d'afficher toujours notre différence, parce qu'elle est évidente, et qu'on aspire tous à la même chose : vivre sereinement, soutenu, aimé et caché. Alors oui le Japon et les regards surpris des locaux de voir débouler un blanc au coin de leur rue me rappellent ça chaque jour, mais de l'autre côté, l'environnement m'apporte un tel apaisement et un tel émerveillement que je ne peux pas m'en plaindre.
J'utilise souvent ce terme d'apaisement pour traiter de mon état ici. On vit tranquillement au Japon. Au quotidien, personne ne vous dérangera. Personne n'aura sur vous un mot de travers. Au pire on ne répondra pas à votre bonjour et on vous ignorera ostensiblement, mais des cons, il y en a bien partout me dis-je. Il y a (même si je ne suis pas le plus à même de le saisir car je ne comprends pas la langue) une égalité des traitements et des services, une attention toute particulière qui est fournie pour garantir le meilleur rapport à l'autre et lisant les commentaires de tel restaurant ou telle boutique, c'est généralement les premiers reproches qui sont relevés par les locaux ou visiteurs de passage « ce vendeur ne m'a pas dit bonjour quand je suis entré », « le personnel riait entre eux lorsque je suis venu leur demander un conseil », vous voyez le ton. Et les choses sont simples, encore une fois, il y a toujours un konbini et une laverie ouverts h24 à votre proximité (la mienne me coûtait 200 yen soit 1,25€ !!), un distributeur de boissons fraiches, une gargote d'ouverte, un train, un taxi ou un bus à prendre pour rentrer, des toilettes propres, un endroit chaud où manger, je pense qu'on ne demande pas grand chose de plus en général, au quotidien. Tout cela sans parler du décor. J'ai la chance à Nango d'avoir une plage vide et son eau turquoise pour moi à 5 minutes de vélo. De l'autre côté, il y a des monts boisés recouverts d'agrumes et de cèdres. Sur le chemin, toujours quelques temples, des maisons abandonnées, des rizières innombrables, et au sud, la route côtière qui monte et descend sur les falaises et la mer. Que faut-il de plus ? Oui d'accord, une plage à surfer à deux pas, je cherche toujours... Mais voilà ce qu'est le Japon. Un endroit calme, où la notion même de confrontation ne semble pas exister. Même dans la mégalopole de Tokyo que j'ai bien pratiqué pendant 5 semaines, je n'ai jamais été témoin d'une embrouille, de quelqu'un qui haussait le ton publiquement, d'un chauffeur enragé, d'un scooter qui vous frôle dans sa course trop pressée, je ne sais pas quoi rajouter honnêtement, bien sûr il y a toujours beaucoup de problèmes de société et des défauts, des choses difficiles à comprendre pour nous autres européens mais spoiler, rien sur cette terre n'est parfait, pas même la beauté lunaire du Grand Canyon puisqu'il contient quelques unes des créatures les plus mortelles pour l'homme comme j'ai failli en faire les frais.
Demain je prendrai un train aux aurores pour quitter Nango et monter plus au nord de Kyushu dans deux autres petites villes. Ma seule préoccupation c'est qu'avec une guitare, une valise et mon sac à dos, je vais emmerder tout le monde. Pour le reste, je sais que tout sera très simple, sur les quais, dans les gares, pour me rendre à mon nouveau logement. C'est concrètement ce genre de poids en moins qui est appréciable au quotidien et on se demande comment on a pu louper ce coche, comment on a pu faire de nos existences modernes des angoisses permanentes.
Il a plu toute la nuit, l'orage a fait trembler les murs de la maison et maintenant des centaines de grenouilles chantent de joie et pataugent dans les rizières. La lumière fuit de chez moi, c'est l'heure, et voilà mon tour de chanter des odes qu'ils ne connaissent pas.
♫♪ Adieu grenouilles de Nangoa goa.
Le Japon m'a rendu quelques points de vie.